Il m’a fallu du temps pour comprendre que mon travail ne représentait pas ma valeur. Pour comprendre que ce besoin d’être toujours en train de faire quelque chose n’était pas une qualité, mais une fuite. Un mécanisme de défense soigneusement construit autour de mes peurs.Le travail m’a longtemps servi de refuge. J’y mettais toute mon énergie. C’était une façon de rester debout et de ne pas sentir ce qui vacillait à l’intérieur. C’était rassurant d’avoir toujours un truc à faire en cours ou un projet à boucler. J’étais utile et performante, « présente ». En apparence.Mais derrière l’apparence, il y avait une urgence constante. Comme si ralentir pouvait me faire basculer dans un vide que je ne voulais pas ressentir. Le silence me faisait peur. L’ennui aussi. J’avais besoin que ça produise. Sinon… je ne savais plus très bien qui j’étais et à quoi je servais.Je pense qu’on est nombreux à ressentir cela. Ce besoin de remplir. Avec une immense dignité, mais aussi une grande solitude cachée derrière l’efficacité. On devient capables de prouesses au quotidien, mais toujours à deux doigts de tomber. Et quand on chute, on ne comprend pas. On se croyait fort. En réalité, on était juste en train de fuir, de courir partout pour éviter une rencontre avec nous-mêmes.Ce mécanisme d’hyperactivité, je le reconnais aujourd’hui comme une stratégie de survie. Une façon d’éviter le face-à-face avec soi. L’activité permanente, quelle qu’elle soit, devient une forme d’anesthésie : une façon de ne pas sentir le manque, la peur, l’épuisement. On se dissocie en restant hyper-présent.Ce qui est encore plus difficile, c’est que le monde d’aujourd’hui applaudit ce fonctionnement. Il le valorise même. Il y a toujours une médaille pour ceux qui « tiennent bon », qui avancent malgré tout. Il faut beaucoup de courage pour se rendre compte que ce n’est pas ça, le courage, justement. Et que continuer ainsi pourrait nous coûter bien plus cher que de s’arrêter.Car à force de fuir, c’est le corps qui parle, avec ses douleurs ou ses insomnies. Mais on ne l’écoute pas toujours. On se dit que ça passera. On serre les dents. Jusqu’au jour où ça casse.Parfois, c’est une histoire de loyauté : à quoi suis-je restée fidèle en m’oubliant ainsi ? À qui voulais-je prouver que je valais quelque chose ?Ce n’est pas évident de ralentir. Ça peut même faire peur. Il y a comme une désorientation, une perte de repères, parfois même une impression de disparition.Alors qu’on peut apprendre à respirer, et se poser sans culpabilité. À écouter ce que le silence nous dit. On peut découvrir que derrière l’agitation, il peut y avoir une immense fatigue, ou une colère, ou une tristesse ancienne qui n’a jamais trouvé d’espace.Je ne prétends pas avoir de vérité. Mais je vois aujourd’hui certains comportements que je voyais comme des forces n’être, finalement, que des alertes. Et que derrière cette apparente force, il y a une vulnérabilité qui demande à être reconnue et accompagnée.Parfois, on fait son chemin seul et parfois on a besoin d’un soutien, mais il est de toute façon important de trouver dans sa vie des espaces où l’on écoute les choses autrement, et de mettre un peu de lumière sur ce qui se rejoue. La kinésiologie, dans mon cas, a été un de ces espaces. Non pas une solution magique, mais un lieu où je pouvais enfin sentir sans devoir comprendre tout de suite. Un lieu où le corps pouvait dire ce que la tête gardait bien caché. Quand la tête se tait, on redevient fragile, et c’est souvent au cœur de cette fragilité que commence le vrai mouvement. Celui qui ne fuit plus. Celui qui retourne vers soi, tout doucement.
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